Madeleine castaing


Je connaissais Madeleine Castaing depuis mon enfance, et tout, ou à peu près, de son légendaire amour pour Marcellin, son mari, son fantastique don de décoratrice, sa passionnante relation avec Soutine, sa vie passée à lire À la recherche du temps perdu, qu’elle découvrit la première fois en 1913. Tout de ses malices, de ses façons de se raconter tandis qu’elle reprenait sans cesse son  miroir de poche qui lui renvoyait, selon elle - tout était selon elle -, le plus joli visage de la création « avec celui d’Elisabeth Taylor. »
Je ne la photographiais pas. Son visage était trop spectaculaire. Une bouche dessinée au crayon rouge par-dessus la sienne, des cils autour de ses yeux semés au petit bonheur la chance, une perruque pour se guérir de son deuil des chapeaux. Rien n’était laissé au hasard. Plus de place pour moi. Il n’y a pas de portrait sans surprise.
Et un après-midi d’automne, au Jardin du Luxembourg, assise sur une chaise en fer, ses deux jambes croisées sur une autre chaise, Madeleine baisse les yeux, comme on baisse la garde. Bravoure, espièglerie, coquetterie retombées, la voilà face à ce tapis de feuilles mortes. Que lui disent-elles ? Quelle route, maintenant, pour elle ? Comme si bientôt, elle aussi… C’est ma première photographie de la nostalgie.
Quelques années plus tard, fervente collectionneuse de mes photographies qu’elle choisit avec une rapidité dévorante, elle décide de me donner une des images les plus fortes de toute ma vie de photographe. Couchée dans son lit, à peine suis-je entré dans sa chambre, elle se lève : « Suis-moi. » Nous traversons l’appartement. Sur le palier, elle ferme la porte, m’indique de l’oeil mon appareil de photo pour que je le braque sur elle, et, d’un geste inimaginable mais sans forfanterie, elle retire sa perruque.
Jamais elle ne s’était ainsi découverte. A personne, elle atteignait presque le siècle, elle n’avait montré sa véritable tête. Même pas à Marcellin. Pendant cinquante-deux ans, tous les soirs, il la voyait se coucher à côté de lui, chapeau sur la tête, soit disant pour l’ombre sur le front, pour la rigolade, pour le mystère, pour le faire rire, et, aussi, parce que ses chapeaux, ancêtres de cette perruque, étaient reliés à une jugulaire qui lui permettait, du doigt passé sous son cou, de se redessiner un visage d’éternelle adolescente.
L’année suivante, Madeleine vient visiter mon exposition au Centre Pompidou. Devant son portrait, en chemise de nuit, perruque à la main, elle a cette réflexion : « Tu as du culot, tu sais, mais c’est bien : c’est moi. »

F-M B

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