ENTRETIEN : Avec Francois-Marie Banier par Martin d’Orgeval
Comment travaillez-vous dans la rue ?
Je quadrille. Je photographie chaque jour. Je pars à travers Paris, ou ailleurs, sans idée précise, mais je vois bien que l’on est vite prisonnier de rails que l’on a posés d’abord par hasard, sur lesquels on revient par habitude : Barbès, la rue de Tombouctou, le square Montholon, les quais de la Seine du côté de Bercy ou de l’autre côté face à la tour Eiffel, même si là-bas je n’ai jamais pêché une âme. Ce qu’il y a de bien à Paris, c’est que presque tous les jours on croise une manifestation. Je m’y fonds comme poisson dans l’eau et je portraitise à volonté : enseignants, postiers, pompiers, filles mères, élèves de classe terminale, élèves sans classe, parents d’élèves, du primaire, du secondaire, pour l’école privée, contre, paysans, pommes de terre, cochons, vignerons, marins, médecins, cégétistes, gays, opposants au nucléaire, à Bush, à Castro. Pour aussi. André Maurois m’avait conseillé de lire Balzac, je conseille la photographie.
Comment photographiez-vous les gens ?
Je ne photographie pas : je prends. Je prends ce qui me frappe : bonhomme, dame, chien, enfant, bétonneuse, nuages... Ce qui m’attire chez les êtres, c’est le roman en eux, leur inextricable complexité dont ils s’arrangent quand même, pour exister. M’attire le singulier qui touche à l’universel. Douleur, séduction, usure, difficulté d’être, et la mort qui rôde.
Etablissez-vous un dialogue ?
Je cherche plutôt des monologues. Comme le médecin qui pose son stéthoscope sur votre cœur, je fixe mon objectif sur ce qui est le plus « parlant », qui ne passe pas toujours par les mots. Pour dire le charme, transcrire la vérité de l’être.
Généralement l’autre comprend très vite que ma vision est avant tout recherche. C’est dans le sentiment que l’autre expose, j’allais dire renferme, que je trouve son identité. À moi de la montrer. Le « Je » du photographe est là. Nous sommes des montreurs d’ours. Que je détecte un sentiment de solitude, d’inquiétude, de je-m’en-foutisme, de plénitude, une indicible joie, je travaille. Je me sers de la lumière intérieure de l’autre pour éclairer ma photo. C’est peut-être pour ça que je travaille rarement en studio : lumière artificielle, gestes artificiels. Quelque soit le visage, la silhouette, c’est toujours l’expression d’une philosophie singulière.
Je préfère que l’autre ne soit pas conscient de ma présence. Sauf à la dernière seconde : le courant passe, souvent par le regard. Enfant, bossu, croyant, vieillard, ils savent que ce qu’ils trimbalent est l’expression de milliers de combats, de sentiments, de réactions à la vie, au temps qui fut le leur, et qu’une ligne contient tout ça. Ils savent qu’ils participent à un rythme mystérieux, implacable, inexplicable, déplaisant pour eux-mêmes quelquefois dans le miroir, « mais si toi – amateur d’émotions, de formes – tu y vois autre chose : puise en moi. J’ai vu à ton coup d’œil, en me regardant, que tu avais perdu la tête, alors vas-y !»
Qu’est-ce qui vous intéresse de montrer ou de ne pas montrer ?
Ce que je n’aime pas montrer, c’est ce que l’autre exhibe, qu’il croit satisfaisant, or ce qu’on aime chez l’autre, il n’en est pas conscient. C’est le principe même de l’amour.
Pourquoi montrer parfois plusieurs photos prises successivement d’une même personne, au lieu de n’en choisir qu’une seule ?
Pour que vous alliez plus loin. Pour que vous fassiez plus ample connaissance. Un portrait est fait quelquefois de plusieurs expressions.
J’avais montré dans mon livre Past Present des mêmes visages de modèles pris à dix, vingt ans de distance. L’idée, ou plutôt la preuve, de nos « plusieurs visages » m’intéresse. Que voit-on sur un visage ? Un parcours, un voyage. Comment résister à leur invitation de monter avec eux dans le train ?
Pourquoi avoir choisi de placer des portraits d’artistes, d’écrivains, de créateurs, dans la masse des figures d’anonymes ?
Ernesto Sabato, Claude Lévi-Strauss, Michel Tournier, Alex Katz, Emir Kusturica, Louise Bourgeois, là, ont tous en commun une couleur de réflexion dans le regard qui va au-delà du cliché de l’artiste accompli. Toute exposition, tout livre laissent de côté certains visages, lieux, qui tout à coup s’imposent. Les rencontres ne sont pas toutes immédiates.
Qu’est-ce qu’une exposition ?
Une confrontation entre l’artiste, son monde, ses idées, ses formes, et le monde extérieur qui entre et viole.
Pourquoi montrer des gens vieux et des marginaux, des laissés pour compte, vous reconnaissez-vous en eux ?
Les gens vieux, les marginaux, que j’aimante avec mon appareil – qui n’est qu’une excroissance de mon cœur – ont une musique singulière. Qu’elle soit honnête, ou goguenarde, elle m’emporte. Enfant, c’est sur les bancs publics que je suis allé écouter « la bonne parole ». Des divagations parfois, mais ô combien plus séduisantes que la panoplie conventionnelle des conversations oiseuses des gens qui m’entouraient portant chaussures brillantes comme leur cercueil.
Pour revenir aux marginaux, qui n’envie pas leur courage, n’admire pas leur originalité, ne donne pas raison à leur distance vis-à-vis des encroûtés que nous sommes, nous qui acceptons les rôles sociaux, la comédie des hiérarchies artificielles ? Par peur, et surtout pour garder le contrôle de notre place, ce qui est le contraire de l’art qui est risque, comme tout pas dans l’inconnu.
La beauté, c’est l’autre. L’autre total. L’autre lavé de tout cliché, de tout a priori, hélas souvent pris dans les griffes d’une société qu’il ne comprends pas et le lamine.
Pensez-vous dresser un portrait du monde actuel, du monde tel qu’il est ?
Le monde actuel ? La rue est son meilleur reflet avec ses mélanges, ces souffrances qui tiennent encore debout, ou à peine, où plus du tout, sur lesquelles l’œil de l’imbécile heureux a appris à glisser.
Pourquoi Perdre la tête ?
Parce qu’on oublie tout de soi, et du monde, face à l’autre qui vous absorbe et que vous allez rendre par une image de cet instant unique : la rencontre avec un monde total.
Quels sont vos projets ?
Vivre.
Paris, 15 septembre 2005